Couture-lecture, 3 romans qui raviront les couturiers bibliophiles

Si depuis quelques années la couture est devenue ma grande passion, j’en ai une autre tout aussi grande ou presque, et celle-ci depuis mes 6 ans, c’est la lecture. J’ai décidé d’allier les deux dans un billet un peu spécial dans lequel je vous parlerai de trois livres dans lesquels il est question de couture.

Trois livres très différents, qui ne sont pas des livres sur la couture en tant que telle, mais qui constituent des récits narratifs où la couture apparaît entre les lignes et se fait le support des grandes passions humaines.

Si vous ne les connaissez pas encore, j’espère vous donner envie d’en lire un, deux, ou peut-être les trois. Soyons fous ! 🙂

Un amour de jeunesse, Ann Packer, 2005, Editions PointsLes livres qui parlent de couture, "Un amour de jeunesse", par Laissons Lucie Faire

« Je restai couchée en chien de fusil. À force d’avoir servi, les draps, pleins de poussière, étaient à la fois doux et râpeux ; je ne les avais pas changés depuis l’accident. J’attrapai ma couette, en boule à mes pieds. Un été, alors que j’étais encore au lycée, j’avais confectionné moi-même ce patchwork de carrés de dix centimètres sans ordre particulier, sinon que j’étais restée dans des tons bleus et violets, ce qui donnait un joli résultat, et je l’avais signé en ajoutant, à l’un des coins, un bout d’une vieille chemise de Mike, blanche rayée de noir (j’avais lu quelque part que les créatrices de couettes « signaient » ainsi leur ouvrage). Repérant le carré en question, je tirai sur la couette pour l’avoir tout contre mon visage. »

Carrie Bell a 23 ans. Elle a toujours vécu à Madison, a les mêmes amis depuis l’enfance et est fiancée à son petit-ami, Mike, un garçon sérieux et sympathique rencontré sur les bancs de l’école 10 ans plus tôt. Son avenir semble tout tracé mais elle doute. Aime-t-elle vraiment Mike pour construire sa vie avec lui ?

Un jour d’été, par défi et pour susciter l’attention de Carrie, Mike plonge dans le lac Clausen et se rompt le cou. Au bout de 15 jours de coma, il se réveille pour apprendre qu’il est tétraplégique.

Carrie s’oblige à être présente et solidaire, au nom de la morale et aussi par pitié, mais elle ne peut pas supporter cette situation. Rongée par la culpabilité, elle s’enfuit à New York sans se retourner, en emportant quelques vêtements et sa machine à coudre. Dans cette ville de tous les possibles, elle tombe amoureuse du mystérieux et tourmenté Kilroy, découvre le milieu artistique de Chelsea et se lance avec succès dans la couture, sa passion depuis plusieurs années.

Mais ses remords agissent sur elle comme un aimant. Appelée au secours, elle retourne à Madison où elle va devoir affronter son passé.

Peut-on abandonner dans la souffrance une personne qu’on a aimée ? Ce très beau récit nous pose la question du choix, du dévouement et de la culpabilité, sujets très lourds mais traités avec beaucoup de finesse. Les personnages ne sont jamais stéréotypés et on s’attache à eux malgré leurs faiblesses.

La couture n’est évidemment pas le sujet principal de ce roman et pourtant elle occupe une place centrale dans le récit. Elle est le seul élément stable dans la vie de Carrie, à la fois remède de l’âme et incarnation de tous les possibles.

Malgré quelques longueurs dans la narration et une fin à mon sens un peu décevante, j’ai beaucoup aimé ce livre, principalement l’épisode newyorkais et les passages dédiés à la couture, évidemment…

« Pourquoi cet intérêt pour la mode ? Depuis mon arrivée à New York, je n’avais cessé de nourrir cette fascination tyrannique pour la couture. L’enjeu était plus de l’ordre de la transformation que de la beauté. Qui serais-je donc dans une robe-combinaison à motifs cachemire turquoise et chaussée de sandales rehaussées de perles ? »

Le cœur cousu, Carole MARTINEZ, 2007, Gallimard (prix Renaudot des Lycéens 2007)

Trois livres qui parlent de couture, par Laissons Lucie Faire - Le cœur cousu, Carole Martinez

« Maman n’a jamais su écrire qu’à l’aiguille. Chaque ouvrage de sa main portait un mot d’amour inscrit dans l’épaisseur du tissu. »

De mères en filles, à travers les générations, les femmes d’une famille de paysans espagnols se transmettent des choses sacrées, magiques. Frasquita a hérité du don de la couture. Munie de ses aiguilles et de ses bobines de fil, elle magnifie la matière, la modèle, lui donne vie, répare étoffes et chairs. Les fleurs de tissu qui parsèment son éblouissante robe de mariée sont tellement vivantes qu’elles fanent en un instant sous le regard jaloux des voisins. Un éventail s’envole par la fenêtre tel un papillon et le cœur de soie déposé en secret dans le sein d’une Madone menée en procession semble battre.

Mal mariée à un forgeron, Frasquita est ruinée par son époux avide qui a joué et perdu ses meubles, sa maison puis sa femme elle-même lors de combats de coqs. Humiliée et réprouvée par le village, celle que l’on considère au mieux comme une magicienne, mais plus souvent comme une sorcière, est condamnée à l’errance avec ses cinq enfants, eux aussi dotés de pouvoirs surnaturels. Sa fuite la mène à travers une Andalousie mise à feu et à sang par les révoltes paysannes, puis dans le nord de l’Afrique, en quête éternelle d’un ailleurs plus clément.

Ce récit magnifique tient à la fois du conte, de l’épopée et de la poésie. Véritable ode aux femmes, à l’art, à la liberté et à la vie, c’est un coup de cœur que je conseille à tous les amoureux de la couture et à tous les autres !

« Les doigts gourds de Frasquita soulevèrent le couvercle. La boîte était pleine de bobines de fil de toutes les couleurs et des centaines d’épingles étaient plantées sur un de ces petits coussinets que les couturières portent au poignet en guise de bijou. Fixée au couvercle par de fines lanières de cuir, une paire de ciseaux finement ouvragés dans un petit étui en velours rouge, un dé à coudre tout simple et, soigneusement alignées le long d’un large ruban bleu, quelques aiguilles de toutes tailles.

– Ce n’est q’une boîte à couture, murmura la mère. Rien qu’une boîte à couture !

– Regarde ces couleurs ! Comme notre monde paraît fade comparé à ces fils ! Tout chez nous est gâté par la poussière et les couleurs sont mangées par l’éclat du soleil. Quelle merveille ! Même dans la lumière grise ces bobines resplendissent ! Il doit exister des pays de pleines couleurs, des pays bariolés, aussi joyeux que le contenu de ce coffret. »

La Vocation, Sophie Fontanel, 2006, Robert Laffont

Couture-lecture, "La vocation" de Sophie Fontanel, par Laissons Lucie Faire

« “Les revues, je les laisse”, elle annonce à l’employé de l’émigration. On dirait que c’est une décision qu’elle prend, et non qu’elle en est réduite à cette dernière extrémité. Elle ouvre un des Vogue, en arrache une page, et la glisse, pliée, sous sa manche.
Soudain, elle va vers un garçon splendide dont, dira-t-elle, elle a remarqué les babouches ouvragées, différentes. Une fois près de lui, elle voit qu’il a des cils d’ânesse. Elle ne s’est pas trompée. Elle dépose les cinq Vogue devant les babouches couleur mandarine : “Tiens, c’est pour toi.” Ma grand-mère, son cœur battant lui sort du buste. Sur ce quai de l’exode, du malheur et de l’expropriation, ce n’est pas rien de donner quelque chose à un ennemi qui vous a déjà pris l’essentiel. »

Istanbul, 1922. Méliné, 22 ans, s’apprête à monter à bord du navire Le Tesoro, une page de Vogue – un dessin représentant l' »Ensemble La vie de plage » de Coco Chanel – glissée sous sa manche.  Accompagnée de son mari Irant, le seul proche qui lui reste, elle fuit les persécutions subies par le peuple arménien.

« Des réfugiés. Des gens rendus pauvres par les événements ».

Après un séjour à Marseille, le couple s’installe à Paris où Irant le poète se découvre une passion pour ébénisterie. Fascinée par l’élégance française, Méliné rêve de mode, observe les élégantes parisiennes dont elle s’inspire pour s’inventer des tenues. Entre autres travaux d’aiguilles, elle tricote des pulls pour Elsa Schiaparelli, les fameux sweaters à motif en trompe-l’œil qui ont révolutionné la mode à la fin des années 20.

Quatre-vingts ans plus tard, quand Sophie Fontanel, petite-fille de Méliné, se voit proposer le poste de directrice de la mode au journal Elle, c’est le rêve français de sa grand-mère immigrée qu’elle a le sentiment d’accomplir. Héritière d’une famille où le raffinement a été un moteur d’intégration et d’élévation sociale, cette passionnée de mode et de beaux habits, très bonne couturière de surcroît, va cependant très vite déchanter.

Derrière les front row, les cadeaux prestigieux et le titre ronflant, la journaliste se heurte à l’univers cynique de l’industrie de la mode. Un monde désenchanté dans lequel le beau est relégué très loin derrière des considérations purement mercantiles. Il faut vendre, faire du chiffre, flatter les grandes marques qui dépensent des fortunes en pages publicitaires, encenser leurs vêtements même s’ils sont ridicules. Où sont passés le rêve, la joie et la liberté portés par la mode quelques décennies plus tôt ?

La plupart d’entre vous connaissent probablement déjà Sophie Fontanel, écrivain de renom et influenceuse dont le compte Instagram compte plus de 100.000 abonnés. Le thème – la mode et l’élégance – pourrait sembler futile (mais le futile est-il inutile ?) et pourtant à travers ce magnifique roman, l’auteure touche à l’essentiel, au plus profond de ce qui fait l’humanité, tout cela avec un humour décapant.

C’est le genre de livre qu’on ouvre et qu’on ne referme pas avant de l’avoir terminé. Pour ma part, je l’ai déjà lu trois fois : une première il y a un an, une deuxième en vue d’écrire ce billet, puis une troisième fois directement après la deuxième, pour savourer davantage. Ça ne m’étais jamais arrivé avant…

« “Je te jure Bruno, j’aime les habits à en mourir depuis que je suis gosse. Tous les matins, avant d’aller à l’école, je me cousais le bas du pantalon pour le transformer en jodhpur. Et je le rentrais dans mes bottes. Et après les cours, j’enlevais la couture, parce que ma mère détestait quand une couture était approximative.”
Il était grand, il se pencha vers moi :
“Ah bon, tu sais coudre ?
– Formidablement.
– À la machine ?
– Aussi.
J’ajoutai, car un peu d’espoir me revenait :
“Bruno, tu le savais que Balenciaga, enfant, avait déçu sa famille en demandant une machine à coudre ?” » 

 PS : les petits animaux n’ont rien à voir avec le sujet, mais ils se baladent constamment dans mon atelier et se sont imposés d’eux-mêmes sur mes clichés 🙂

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2 réflexions sur “Couture-lecture, 3 romans qui raviront les couturiers bibliophiles

  1. Visiblement on doit avoir les mêmes intérêts… Impossible de m’endormir chaque soir sans lire 2 pages… j’ai lu le dernier de ta liste et pas les deux autres, meme si j’ai beaucoup entendu parler du 2eme (trop peut être du coup j’ai eu peur)… bref ma pal va monter de deux crans… bon dimanche !

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